• ARRÊTEZ LES TRAVAUX DU MUSÉE DE LA CIVILISATION (1985)

    Arrêtez les travaux du Musée                                       (1985)

     

    [Lettre au ministre Clément Richard des Affaires culturelles du Québec, publiée dans Le Soleil, le 12 février 1985]

     

    Par un samedi d’automne 1984, contre les recommandations du ministre des Affaires culturelles du Québec, la Société immobilière du Québec procédait à la démolition du rez-de-chaussée de la maison Pagé-Quercy sur le site désigné pour l’érection du Musée de la civilisation.

     

    Le 1er février 1985, dans un article du journal LE SOLEIL, signé par Léonce Gaudreault, nous avons appris que la Société immobilière demeurait non seulement maître d’œuvre pour la construction, mais également responsable des fouilles archéologiques sur le terrain.

     

    Étant intéressé par la mise en valeur de notre patrimoine, je ne peux comprendre comment vous pouvez tolérer que sous votre ministère quelqu’un puisse confier la garde temporaire d’objets culturels à un tiers qui a démontré dans l’exercice de ses propres responsabilités, soit une incompétence flagrante, soit une effronterie sans pareil à l’égard de nos institutions gouvernementales.

     

    L’archéologue de la Société immobilière a raconté qu’on lui a confié le devoir de protéger ce véritable « cimetière »  de patrimoine. Ce dernier dirige une équipe d’une douzaine d’archéologues qui s’affairent à mettre à jour deux embarcations d’environ trente pieds de longueur. L’archéologue explique ces présences le long des quais anciens en avançant l’hypothèse qu’on avait l’habitude à cette époque de faire couler les bateaux inutiles. Il avance qu’au cours de février, sa responsabilité sera de nouveau mise à rude épreuve puisque le constructeur Janin entreprendra la deuxième et dernière phase d’excavation précisément sur un emplacement voisin (au sud de la maison Estèbe), où fut localisé un riche et important dépôt d’objets anciens. Son équipe devra surveiller attentivement le travail des pelles mécaniques et pendant quelques heures, l’archéologue aurait le pouvoir d’arrêter l’excavatrice, le temps de dégager « à la mitaine » les précieux témoins.

     

    L’hypothèse avancée concernant le sabordage volontaire des barques peut difficilement être soutenue pour la raison suivante : l’amirauté de Nouvelle-France n’aurait pas toléré le sabordage de barques en un lieu d’ancrage face aux quais les plus achalandés de la ville. L’ancre et le câble d’un navire étaient ce qu’il y avait de plus cher et de plus précieux; les vieilles carcasses étaient un risque de perte pour les navires en attente dans la rade.

     

    Durant le régime français, l’état des quais à Québec permettait difficilement, en raison des fortes marées, aux navires lourdement chargés d’approcher suffisamment pour effectuer les transbordements. C’est ainsi que des barques se chargeaient de faire la navette entre les navires en rade et les quais de la ville. Ces derniers devaient tirer à peine quelques pieds à marée basse. Il est fort possible que certaines barques aient sombré avant d’atteindre leurs destinations, et ce en raison des caprices du temps, de leur charge excessive ou de leur pauvre état de flottabilité. Cela pourrait expliquer également la présence d’autant de vestiges dans les environs immédiats.

     

    Parce que c’est nous qui en fin de compte paierons la facture de trente millions, je crois que nous avons le droit de dire publiquement notre insatisfaction. Parce que nous ne voulons pas être la risée de la communauté scientifique, je crois donc, monsieur le ministre, qu’il serait sage et opportun de mettre un terme temporairement à la construction du Musée de la civilisation, le temps de confier au personnel compétent le soin de récupérer selon les règles de la science archéologique ce qui mérite d’être récupéré. Le mât du Stade olympique montréalais attend d’être érigé depuis dix ans, vos fonctionnaires peuvent bien attendre quelques mois pour occuper leur palais. En fin de compte, ce n’est pas parce que les Montréalais sont malgré eux la risée de l’Amérique que nous, Québécois, devrions nécessairement partager leur sort.

     

    Yvan-M. Roy

     

    [ Dans Le Soleil (12.02.85) une photographie signée Gilles Fréchette accompagnait la lettre avec le texte suivant : Les travaux de construction du Musée de la civilisation à Québec font affronter deux écoles de « pensée » d’archéologie : les archéologues qui voudraient avoir le temps d’y travailler et les autres pour qui le temps de la machine passe avant tout. ]

     

     


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