• L'OUVRIER JEAN-BAPTISTE THÉRIAULT, ÉPARGNANT MODÈLE, ONCLE DE DORIMÈNE ET D'ALPHONSE DESJARDINS-2003

    L’ouvrier Jean-Baptiste Thériault, épargnant modèle et oncle de Dorimène et d’Alphonse Desjardins

                                                                                                     Par Yvan-M. Roy, avocat

     

    Publié dans la revue La Seigneurie de Lauzon, No 89, Printemps 2003

    ( Révisé/augmenté, Printemps 2011 et Automne 2016)        

                                      

    OU                 La continuité…en captant l’héritage

     

    INTRODUCTION

     

    De nos jours, presque tous ont oublié le nom d’un certain Jean-Baptiste Thériault, ouvrier de Lévis à l’époque du travail à 1,00 $ par jour, avant l’invention du téléphone et de l’automobile. Le texte qui suit présente l’ouvrier Thériault, sa façon d’épargner et le rôle qu’il a joué auprès des fondateurs du Mouvement Desjardins.

     

    Vers 1870, la Caisse d’économie de Notre-Dame de Québec (1868) et la Société de construction permanente de Lévis[1] (1869) étaient les deux seules institutions financières ayant place d’affaires à Lévis. En 1873, un article publié dans l’Écho de Lévis montre comment la mutuelle de construction de Lévis s’adressait aux ouvriers pour encourager l’épargne. Le dépouillement des archives de cette société fait voir le cas étonnant de l’ouvrier Jean-Baptiste Thériault, un ouvrier qui fit confiance au programme d’épargne de la société de construction. Les minutes d’un notaire illustrent la générosité particulière de l’ouvrier Thériault pour Dorimène et Alphonse Desjardins.

     

    L’Écho de Lévis et la Société de construction permanente de Lévis

    [extrait intégral – 5 mai 1873]

     

    « Nous[2] publions dans une autre colonne le quatrième rapport annuel de cette société, et le public peut voir d’après ce rapport que la société est entrée dans une voie très prospère, où  elle continuera bien certainement de s’avancer sous la sage et habile

    direction du bureau [3] qui préside à son administration.

     

    Le cercle des opérations de la société n’est pas encore très étendu, cependant, vu le peu de temps qui s’est écoulé depuis le jour où elle a commencé à exister, elle a produit des résultats très satisfaisants et promet d’être en état d’offrir avant longtemps, au public, tous les avantages et toutes les garanties que présentent les autre s sociétés du même genre, plus puissantes et plus anciennes.

     

    Généralement, on n’apprécie pas suffisamment les avantages qu’offrent les sociétés du genre de la Société de Construction permanente de Lévis et grand nombre d’ouvriers croient qu’ils n’en peuvent pas tirer aucun profit. C’est là une grave erreur dont ils sont dupes les premiers. Il serait assez facile à un ouvrier sobre, laborieux et économe surtout pour celui qui est entre en ménage, de mettre de côté quelques piastres par mois, de prendre une ou deux parts à la Société de bâtisse[4], et au bout de dix ou douze ans, quand il pense à faire instruire ses enfants, ou à leur faire apprendre un métier, il serait en état de pourvoir à leur éducation et à leur entretien, même de les établir sans s’en apercevoir, pour ainsi dire.

     

    Ce que nous disons ici de l’ouvrier peut également s’appliquer à toutes les classes de la société, aux personnes d’une fortune indépendante, hommes de profession, cultivateurs, artisans, serviteurs, etc., tous peuvent insensiblement et avec facilité se créer un petit capital, qui leur sera ensuite de la plus grande utilité. Cela est aussi également vrai du marchand, du commerçant, qui croient communément que ces sociétés sont pour leur argent un mauvais placement, et ils auraient raison si nous disions qu’ils doivent y mettre tous leurs fonds. Mais c’est là un moyen d’avoir en réserve un certain capital, sur lequel ils pourront compter en tout temps et qu’ils auront accumulé sans que leur commerce en ait aucunement souffert. Ceci est pour ceux qui veulent mettre leur argent en sûreté et le faire profiter d’une manière sûre et profitable. 

     

    Quant à ceux qui désirent emprunter, ils y trouvent aussi l’avantage de pouvoir obtenir au moyen d’une garantie raisonnable une somme qui leur permet d’acquérir des maisons ou d’autres propriétés, et surtout l’avantage, en quelque sorte inappréciable, de rembourser ce montant par petits versements périodiques pendant un certain laps de temps. Tous ceux qui en font l’essai s’en sont bien trouvés.

     

    Qu’on se prive un peu, que l’on fasse quelques économies afin de prendre une ou deux parts[5] à la Société de bâtisse et ce sera pour l’ouvrier un encouragement au travail, une consolation de savoir qu’au bout de quelques années, il sera en mesure d’établir sa famille, ou de lui laisser un petit capital qui la mettra à l’abri de la misère. » [Fin de l’extrait]

     

    Le cas étonnant de Jean-Baptiste Thériault

     

    Jean-Baptiste Thériault était un ouvrier spécialisé (ingénieur-machiniste). En 1869, Thériault avait souscrit 4 actions dans les fonds de la Société de construction permanente de Lévis. L’ouvrier s’était engagé à payer ses actions en effectuant 120 versements de 8,00 $ par mois, soit sur une période de dix ans. Un peu plus tard, le trésorier de la société écrivit dans le registre des actionnaires la mention « un as » sur la ligne réservée aux dépôts de Jean-Baptiste Thériault.

     

    La générosité de Thériault

     

    En 1878, Jean-Baptiste Thériault acheta pour 1 500 $[6] du marchand François Bertrand une propriété située au No1 , rue Guenette, à Lévis, avec balance d’hypothèque. Le 12 mai 1879, Thériault encaissa ses actions pour lesquelles il avait versé 960 $ en capital, et toucha un total de 1 664 $  avec intérêts et profits. Thériault et son épouse, Louise-Clarisse Mailhot, formaient un couple sans enfants. Les Thériault voulurent aider une famille de leur entourage. Leur choix se porta facilement sur la jeune famille formée par Dorimène et Alphonse Desjardins.[7] Née à Sorel en 1858, Dorimène Desjardins fut confiée à Lévis aux Thériault alors qu’elle n’avait que trois ans.   Le 24 janvier 1882, les Thériault se rendirent donc chez le notaire Léon Roy pour finaliser la donation qu’ils faisaient au conjoint de leur nièce, d’ailleurs qu’ils considéraient comme leur propre fille, de la moitié de la propriété acquise quatre ans auparavant, tel qu’il appert de l’acte notarié :

     

    « Lesquels [Jean-Baptiste Thériault et Louise-Clarisse Mailhot] voulant bien favoriser Monsieur Alphonse Desjardins, Rédacteur et Éditeur des Débats de la Législature de Québec, de la ville de Lévis, leur neveu, [ils] lui ont, par ces dites présentes, fait donation entre vifs, simple et irrévocable en la meilleure forme que donation puisse se faire, sans pouvoir de révoquer, à l’avenir, avec toutes les garanties de droit, à ce présent et acceptant, le dit Alphonse Desjardins, lui, ses hoirs et ayant cause, savoir :

     

    1)      d’un emplacement situé en ladite ville de Lévis, en le quartier Notre-Dame [lot 331],étant la moitié nord-est du No 1 sur le côté sud-ouest de la rue Guenette…appartenant aux dits donateurs pour l’avoir acquis de Frs. Bertrand.

    2)      D’une somme de cinq cents dollars qui devra être employée uniquement à bâtir une maison convenable sur le dit emplacement, payable au fur et à mesure que les ouvrages progresseront…

     

    […]

     

    à la charge par le dit donataire de payer une rente annuelle et viagère de soixante et douze piastres courant, au capital de onze cent piastres… »[8]

     


    Desjardins, épargnant et administrateur à la Société de construction permanente de Lévis

     

    Alphonse Desjardins était à l’emploi de L’Écho de Lévis[9] quand fut publié l’article du 5 mai 1873. En avril 1875, Desjardins s’engage comme souscripteur pour vendre les actions de la Société de construction mutuelle de Lévis, dont son frère Louis-Georges est un des principaux fondateurs. Desjardins n’aura pas le temps de s’initier aux rouages d’une association mutuelle basée sur l’utilisation de l’épargne et du crédit à des fins de développement local. La Société de construction mutuelle de Lévis ferma boutique en août 1875. Ce n’est que quatorze ans plus tard qu’il débuta son initiation à la mutualité quand il adhéra au programme d’épargne de la Société de construction permanente de Lévis. De 1889 à 1894,[10] il fut membre du « bureau de direction ». Le 10 octobre 1896, il encaissa ses deux parts et quitta la société après avoir encaissé deux échecs lors des élections au conseil d’administration. Le 6 avril 1897, Desjardins entendit aux Communes le député fédéral Michael Quinn défendre un projet de loi contre l’usure. En 1898, il trouva dans People’s Bank d’Henry W. Wolff  une étude sur les systèmes u Royaume-Uni. Le 20 septembre 1900, Desjardins sollicita l’aide de ses amis mutualistes de Lévis[11]  pour lancer son audacieux projet qui visait à fonder la première société  coopérative d’épargne et de crédit en sol nord-américain. Le 6 décembre 1900 était fondée la Caisse populaire de Lévis.

     

    CONCLUSION

     

    En 1869, la Société de construction permanente de Lévis avait lancé un programme pour encourager l’épargne du peuple, notamment celle des ouvriers. La promotion du programme se faisait dans le journal L’Écho de Lévis. Jean-Baptiste Thériault fut parmi les premiers ouvriers de Lévis qui s’inscrivirent au programme. Thériault fut perçu comme « un as » de l’épargne. En 1882, Thériault et sa conjointe engagèrent une forte partie de leurs épargnes réalisées à la Société de construction permanente de Lévis pour établir Dorimène et Alphonse Desjardins, alors au début de leur vie familiale. Sans aucun doute, Jean-Baptiste Thériault se révéla pour Alphonse Desjardins le modèle d’un ouvrier qui s’était tenu loin des usuriers et qui avait fait confiance à une société financière mettant l’épargne locale au profit des intérêts locaux. Le nom de l’ouvrier Thériault et celui de sa conjointe ont été oubliés par l’histoire. Alphonse Desjardins a sans l’ombre d’un doute innové à partir de l’héritage de la Société de construction permanente de Lévis.

     

    ÉPILOGUE

     

    L’historien Pierre-Georges Roy[12] fut un contemporain d’Alphonse Desjardins. Le cas de l’ouvrier Jean-Baptiste Thériault apporte une solide base à la thèse de la « continuité » que Pierre-Georges Roy proposa en 1947 et en 1949 aux dirigeants du Mouvement Desjardins pour expliquer l’origine de la Caisse populaire de Lévis :

     

    [1947] « Je puis affirmer sous serment que pendant les huit ou dix années qui ont précédé la fondation de la Caisse populaire, j’ai vu Alphonse Desjardins des centaines de fois passer de longues après-midi au bureau de la société afin d’en discuter les règles avec son ami Théophile Carrier […]

     

    On a dit et répété que Desjardins avait pris l’idée des Caisses populaires en Allemagne et en Italie. Ne serait-il pas plus juste et plus glorieux de dire qu’il a conçu l’idée de la fondation à Lévis même ? Je ne nie pas que plus tard M. Desjardins a perfectionné son œuvre en étudiant les Caisses d’Allemagne et d’Italie, mais l’idée de la fondation lui a été suggérée par la Société de construction permanente de Lévis. »[13]

     

    [1949] Je suis toujours convaincu que c’est la Société de bâtisse qui a fait germer la 1ère

    idée des Caisses populaires chez Alph. Desjardins.[14]

     

    Les économies que Thériault avait déposées et fait profiter à la Société de construction permanente de Lévis avaient permis l'achat du terrain sur lequel repose aujourd'hui la maison Desjardins, de même que de financer la construction de cette dernière.

     

    Comme l’a si bien récemment exprimé l’historien Loïc Bernard : «  Ce qui importe, c’est la continuité : Chaque génération succède à une autre en captant l’héritage de sorte qu’aucune ne peut revendiquer le mérite d’être la première à posséder la lumière et à entrer dans la modernité. »[15]

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

      


     


     

    [1] Sur la Société de construction permanente de Lévis, voir la Seigneurie de Lauzon, No 70, 1998

    [2] L’Écho de Lévis, 5 mai 1873. Poitras & Cie, Propriétaires-Éditeurs; « Journal politique, littéraire, commercial, industriel et agricole » dont la devise est « Le travail, l’économie et la pratique des bonnes mœurs élèvent le peuple et lui procurent le bien-être et la prospérité. »

    [3]  Thomas Dunn, président; François Bertrand, vice-président; Georges Carrier, Jos.-Cyrille Hamel, Édouard Lemieux, Jean-Baptiste Michaud, Étienne Samson, administrateurs; Léon Roy, secrétaire-trésorier.

    [4] Appellation d’usage populaire dérivant de l’anglais : »Building Society ».

    [5] En 1873, la société avait 400 actions (ou parts) émises d’une valeur de 400 $ chacune; durant l’exercice,  9548 $ furent prêtés aux actionnaires. (Source : L’Écho de Lévis, 5 mai 1873)

    [6] En 2002, ce montant de 1 500 $ (A) s’actualise à 86 500 $, considérant un taux d’actualisation (B) établi à 57,6. Formule de calcul : A x B = C. [ Base : En 1878, le salaire d’un journalier variait autour d’un dollar par jour. Au premier octobre 2002, le salaire d’un journalier rémunéré au salaire minimum est de 57,60 par jour, d’où le taux d’actualisation (B) de 57,6] [En août 2002, le salaire moyen de Statistique Canada aurait donné un taux de 129,98, ce que nous n’avons pas considéré].

    [7][7] Le recensement du Canada en 1881 donna les détails suivants : Alphonse Desjardins, 26 ans : Dorimène Desjardins, 22 ans; Raoul Desjardins, 1 an.

    [8] Greffe de Léon Roy, notaire, No 10 345. Roy est considéré comme fondateur de la Société de construction permanente de Lévis.  (  27 avril 1869, dans la salle publique du premier Hôtel de ville de Lévis  - Dates Lévisiennes Vol 1, p,314).  Il était le père des historiens Joseph-Edmond et Pierre-Georges Roy

    [9] Guy Bélanger et Claude Genest, La Caisse populaire de Lévis, 1900-2000, p. 9.

    [10] Correction apportée au No. 70 (1998) de La Seigneurie de Lauzon. À l’époque, nos sources, notamment L’Indicateur de Québec et de Lévis, indiquaient qu’Alphonse Desjardins avait été administrateur de 1892 à 1896. Correction à  La Revue du Notariat, Vol 99, Janvier 1997, p. 270 - Joseph-Edmond Roy, la Société de construction permanente de Lévis, et Alphonse Desjardins.

    [11] Voir Alphonse Desjardins et les sociétés mutuelles de Lévis, dans La Seigneurie de Lauzon, Nos. 64,67,68,69 et 70, par Yvan-M. Roy.

    [12] Pierre-Georges Roy(1870-1953) était le fils du notaire Léon Roy(1824-86),  fondateur de Société de construction permanente de Lévis.

    [13] Confédération des caisses populaires et d’économie Desjardins du Québec. Statuts constitutifs et documents de fondation des caisses, Caisse populaire de Lévis, 20083, lettre de Pierre-Georges Roy à Cyrille Vaillancourt, 7 février 1947.

    [14] Voir note 11, lettre de Pierre-Georges Roy à Cyrille Vaillancourt, 20 août 1949.

    [15] Luc Nolet, Loîc Bernard reçoit un doctorat d’honneur de l’Université du Québec à Rimouski. Le Peuple-Tribune, 9 novembre 2002, p. 3.


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